Sommaire du récit :

Avant

01 : Résistance

02 : Joie de Vivre

03 : Amis

04 : Equipe

05 : Rêve

06 : Immensité

07 : Bonheur Nature

Fin...

Contact

- Bonheur Nature -

 

Jeudi

Pendant la nuit (vers 2h30 du matin !), Tinours, Pat et Yves se lèvent. Il faudrait que je filme… Ils n’ont pas allumé le feu, il n’y a que la faible lumière de leur lampes frontales, ça ne va rien donner, hein ?... Oh puis, je reste au chaud, emmitouflée dans mon sac de couchage.

7 heures, le jour est déjà bien là, nous ne sommes pas très en avance. Le réveil est très dur. Les affaires (en particulier mes bottes) sont gelées, le sac est humide, c’est un véritable enfer pour sortir du duvet ! Allez, 3, 4, je me motive, il fait très froid !! Nous n’avons pas le temps de faire un feu pour le déjeuner. Par chance, il reste de l’eau encore « chaude » dans un thermos, j’avale deux tasses de café vite fait pour me réchauffer, ça va un peu mieux. Et c’est parti pour le rangement du bivouac. En définitive, heureusement que le terme de l’expédition approche parce que je n’ai plus beaucoup d’énergie en réserve pour toute cette préparation matinale.

Lorsque nos traîneaux s’ébranlent, les patins craquent, collés qu’ils étaient à la neige, par toute une nuit de froid. Un beau soleil pointe le bout de son nez, nous espérons qu’il va nous dégourdir rapidement. Pour l’instant, un vent du Nord glacial souffle dans notre dos. Nous enfilons tous nos vêtements (polaires, tuques, mitaines) pour nous protéger de cette bise polaire. [...] Nous continuons de descendre le lac infini. Les Malamutes sont incroyables, ils ne trottent pas, ils courent sur la neige glacée ! Je regarde les six croupes se dandiner devant moi avec une réelle énergie, les six queues battant la mesure.

Je laisse mon esprit endormi voguer sur cette étendue éblouissante parsemée d’îles. Le généreux soleil a bien fait son travail, je n’ai plus froid. Nous faisons une pause pour donner à boire aux chiens. C’est pratique sur un lac, il n’y a qu’à casser la quinzaine de centimètres de glace à la hache ; cependant, il faut bien choisir l’endroit pour obtenir de l’eau quasiment à la surface sans creuser profondément. Oh ! Pat qui sort de la forêt ! Un coup de chance, nous aurions pu encore nous rater ! Nous finissons de passer la gamelle d’eau à tous les chiens puis nous rejoignons les raquettistes qui s’étaient bien cachés. Avant de tous monter sur les traîneaux, ils nous racontent leur équipée nocturne qui fut difficile. Ils dormaient en marchant, se sont arrêtés dans un petit camp pour déjeuner, et là où nous les avons rejoints, ils se reposaient et mangeaient un morceau. Je ne sais pas s’ils ont gagné grand chose à partir en plein milieu de la nuit…

Pat et Yves prennent place sur le traîneau de Tony, tandis que Tinours se met sur les patins du mien (je m’assois sur les sacs). A peine dix minutes plus tard, Tony décide d’atteler tous les chiens ensemble et d’accrocher les deux embarcations à l’arrière, pour répartir le poids à tirer entre tous. La caravane de l’expédition ! Quelle belle équipe d’hommes et d’animaux !

Nouvelle organisation pour nous : Pat reste seul à l’avant et Yves passe sur le deuxième traîneau, avec Tinours et moi. Pat filme debout sur les sacs, je prends des photos de ce moment historique : cinq êtres humains (quatre hommes et une femme), quinze Malamutes sur le gigantesque lac Mistassini ; une grande et belle image, pleine d’émotions, symbole de notre aventure collective, un souvenir qui restera gravé dans ma tête.

Deuxième arrêt pour désaltérer nos amis. J’en profite pour réaliser des plans vidéo de l’attelage unique, quelle longueur ! Yves et Tinours, épuisés, s’affalent et s’endorment sur mon traîneau. J’ai repris ma place sur les patins et continue d’écrire. Et l’après-midi coule tranquillement. Oh, un toit ! Ça ressemble bien à un camp ? Tony regarde aux jumelles, oui, c’est bien ça ! Aw ! Cody, allons voir de plus près.

Nous arrivons à hauteur du petit chalet, sur la pointe sud d’une île, l’endroit est très joli, l’intérieur est tout à fait correct. Tony et Pat vérifient la distance à parcourir pour demain, il reste 36 kilomètres (au GPS) jusqu’au village de Mistissini. Tout le monde est d’accord pour s’arrêter icitte et ne pas monter la tente dans une heure. L’environnement de ce campement me plaît vraiment beaucoup.

Préparation du bivouac : après avoir installé le câble, nous attachons les chiens, isolons à d’autres arbres les plus « turbulents » (Chamane et Eliote), les femelles (Miska et Inca) pour qu’elles soient plus tranquilles et Cody, le chef de meute, a sa place près du chalet. Pendant ce temps-là, Tinours et Pat scient du bois ; pour le dernier soir, je prends cinq minutes pour les filmer. Tony a creusé un trou dans le lac, l’eau est étonnamment limpide. Les spaghettis chauffent sur le poêle, les marcheurs « embaument » la pièce avec leurs pieds abîmés. Une vraie vie d’expédition en équipe.

L’ambiance de ce bivouac me paraît spéciale. Est-ce parce que c’est le dernier ?... Je me sens très bien sur cette petit île, isolée dans la Nature, perdue dans l’immensité du lac Mistassini. A peine le souper terminé, Pat, Tinours et Yves se préparent pour dormir (normal après leur réveil nocturne). Personnellement, je veux prolonger cette soirée et admirer le beau coucher de soleil prometteur. J’installe mon « lit » pour ne pas déranger les gars quand je reviendrai, puis je m’habille chaudement et ressors au bord du lac.

Je repense à l’aventure que je viens de vivre, à cette belle odyssée collective, riche en solidarités humaines, que nous allons réussir. Je suis heureuse d’avoir franchi les étapes, les aléas du parcours, et d’être arrivée là, si loin de Girardville, loin de « mon » monde…

Dans le calme du crépuscule, je regarde les chiens s’endormant et plonge mon regard dans la neige rougeoyante. Le soleil décline et m’offre son spectacle de dégradé de couleurs vives. Il s’enfonce dans la forêt d’épinettes et sa lumière danse sur l’horizon comme les flammes d’un feu. Un panorama splendide. Clic-clac. Dans le silence absolu, cet instant magique m’appartient, sans même que ma respiration ne vienne le perturber.

Une petite voix intérieure me souffle ces mots de Lamartine :

« O temps suspends ton vol, et vous, heures propices,

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours ! »

Une communion divine avec la Nature. Merci !…

... Pour tout ces moments de Vie, de plénitude que tu nous offres. Infinie générosité…

Vendredi

6 heures du matin, Yves, Pat et Tinours s’activent. Allez cette fois, je suis motivée, je vais filmer leur réveil (depuis mon duvet, quand même…). Il fait assez froid dans le camp, mais le poêle, aussitôt allumé, chauffe déjà la pièce. Je m’amuse à faire différents plans ; j’espère que les images rendront quelque chose malgré la pénombre. Le jour se lève doucement ; blottie dans mon sac de couchage, je ressors de temps en temps un bras pour prendre la caméra.

[...] Vu que nous allons rattraper les raquettistes assez rapidement, nous restons dans la même configuration qu’hier : les quinze Malamutes devant et les deux traîneaux attachés ensemble à l’arrière. Malgré la fatigue et leurs pattes blessées pour certains, les chiens sont prêts à partir ; dans leur regard, je lis presque un sourire, lorsque j’enfile leur harnais. Quelle leçon de volonté de leur part, supérieure à celle de n’importe quel homme !... Je les aime infiniment. Quand je vois nos quinze compagnons, attelés, prêts, attendant avec impatience l’ordre du musher qui donne le départ, je suis heureuse d’avoir partagé avec eux cette aventure extraordinaire.

Certes, nos athlètes ne galopent plus comme les premiers matins, mais ils prennent tout de suite un bon rythme, courant à 12 Km/heure environ. Le soleil brille, mais pour l’instant, un vent du Nord nous refroidit. Je m’emmitoufle dans mes vêtements et continue d’admirer le grand lac Mistassini. Tony décide de détacher Miska, la plus maganée, pour qu’elle ne se fatigue pas trop avant de retourner dans l’attelage lorsque nous serons tous les cinq sur les traîneaux.

Libérée de la ligne, elle trotte doucement à nos côtés. Parfois vers Tony, parfois à l’arrière, près de moi, je la sens puiser dans ses réserves. Je l’accompagne avec de petits encouragements pour ne pas la laisser seule dans cette ultime épreuve. J’éprouve un immense respect pour nos amis ; un don de soi infini pour leur maître, pour lui faire plaisir, pour accomplir leur mission, sans avoir à les contraindre. Un très bel enseignement pour nous, les Hommes.

Nous glissons entre les îles. Sans nous en rendre compte, les deux rives se sont rapprochées, le lac est maintenant plus étroit. Au loin, trois petits « bâtons » se détachent, seraient-ce les marcheurs ? Nous les rattrapons et nous en profitons pour faire une pause. Tony casse la glace pour atteindre l’eau et je passe la gamelle à tous les chiens.

Tout le monde s’installe sur les traîneaux, moi, à l’avant du chargement. Nous reprenons notre progression sur le lac, en fredonnant des chansons. Je note les dernières distances parcourues, puis j’écris les quinze noms de nos Malamutes préférés pour ne pas les oublier : Cody, Sawyer, Shadrak, Bengale, Torov, Wesley, Alouk, Falcor, Shinook, Eliote, Wil, Miska, Chamane, Conan et Inca. Nos sommes tous les cinq, pardon, tous les vingt, heureux et commençons à être impatients d’arriver au village de Mistissini.

Notre retour vers la civilisation s’amorce. Nous apercevons des poteaux électriques, puis des toits de maisons. Il ne reste plus qu’à trouver le point de rendez-vous où nous devons rencontrer David, Michel et la famille de Tony et Patrice venus nous accueillir. [...] Nous montons sur la route et continuons d’avancer dans le village par une voie goudronnée, ce qui ne doit pas arranger le dessous des traîneaux. Nous nous arrêtons près du débarcadère, toujours personne de connu à l’horizon.

Nous ne passons pas inaperçus ! C’est sûr, quinze chiens et cinq individus en blouson bleu traversant le village, ce n’est pas quotidien à Mistissini !! L’accueil est très sympathique et chaleureux. Les habitants intrigués viennent nous poser quelques questions : notre provenance, la durée de notre voyage, le nombre de kilomètres, etc. Tinours est parti avec un villageois à la recherche de David et Michel. Bien, il les a trouvés, ils sont un peu plus bas, au bord de la rivière. Il faut encore descendre la rue, tourner à gauche, puis à droite pour enfin retrouver de la neige ! Quelle épopée finale ! Nous les voyons au loin. Il y a du « monde » qui nous attend ! Nous embarquons tous les cinq sur les traîneaux pour les derniers mètres de glisse.

Une avalanche d’émotions m’envahit. Heureuse d’avoir réussi, très touchée par les applaudissements de la famille, soulagée que l’expédition soit finie et se soit bien finie, fière de faire partie de l’équipe, mais aussi déçue que tout cela soit terminé. Tout se bouscule dans ma tête, mais dans la gaieté, sans réflexion. Des émotions pures, vraies qui jaillissent et qui effacent ma fatigue de fin de voyage. Nous l’avons fait ! Un pur bonheur. Une joie partagée flotte dans l’air. Embrassades générales. Merci…

L’ambiance est euphorique. Tout le monde nous entoure et nous félicite, même moi la petite française, je suis très attendrie. Je vais vers les chiens et reste près de Chamane et Miska pendant que Michel me questionne, caméra au poing, sur mes impressions à chaud (je ne sais même plus ce que je lui ai raconté).

Nous rencontrons les responsables touristiques du village, ainsi que le petit-fils (ou neveu, je ne me souviens plus) de Mathew Gunner, le propriétaire du camp où nous avons passé deux nuits (au bord de la rivière Témiscamie). Autour de la carte, Tony lui explique notre parcours (avec un interprète français / anglais) et l’indien Cree, qui connaît bien la région, inscrit le nom des différents camps que nous avons utilisés pour bivouaquer.

Quelle richesse ! L’expédition est une grande réussite sur bien des aspects. Nous sommes venus ici à Mistissini pour rencontrer les descendants des Premières Nations indigènes et aujourd’hui encore, nous pouvons échanger nos cultures, nous discutons dans la joie, nous partageons nos modes de vie. Des moments forts, poignants.

Nous fêtons notre arrivée avec du mousseux que David a apporté, sympa ! Avec la fatigue et la faim, les esprits s’émoustillent rapidement. Tout le monde est bien, tout le monde plaisante, nous baignons dans l’allégresse. Un bonheur simple, naturel, vital !

Après les traditionnelles photos d’équipe, il faut ranger tous nos attelages ! Pour les Malamutes, c’est l’heure de rentrer dans leur toute petite niche. Un long transfert sur la remorque les attend et ça me fait toujours mal au cœur de les enfourner dans leur boîte. Tout le monde participe, c’est vraiment sympa et agréable. C’est au tour des traîneaux. Nous allons les embarquer sans les décharger. Cinq ou six personnes sont nécessaires pour les soulever et les mettre sur le dessus des niches. Toutes nos affaires sont ramassées, direction le restaurant pour nous rassasier d’une bonne poutine avant de reprendre la route.

Il y a comme un décalage dans ma tête, une contradiction qui m’enivre, ou serait-ce le mousseux ? Il y a à peine une heure, nous étions seuls sur l’immensité d’un lac, dans le silence de la Nature ; et nous voilà maintenant entourés de gens tout aussi heureux que nous, enveloppés dans le bruit des discussions joyeuses, interpellés pour conter nos aventures, pour partager nos impressions de voyage. Moi qui, d’habitude, fuis le brouhaha et la foule, paradoxalement, dans ce restaurant, je me sens bien, contente d’être avec des Girardvillois venus nous accueillir. En même temps, je sens que je suis encore dans ma bulle protectrice, dans mon cocon silencieux ; dès que mon esprit s’évade de la table du resto, je retrouve les étendues vierges et enneigées. Quelle drôle de sensation : planer entre le calme de la vie de notre aventure et le retour joyeux à la civilisation.

 

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