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Dimanche
La nuit a été assez
agitée. L’excitation du départ a un peu troublé mon sommeil. [...]
Dans la pénombre,
nous chargeons le van avec tous nos sacs.
7 heures, il est
temps de partir
au
village pour
le déjeuner des coureurs des bois, organisé pour fêter le départ de
l’expédition.
J’ai comme une sorte
de trac vis-à-vis de l’équipe, des trois gars de Girardville. Quel regard
vont-ils porter sur moi, la petite française qui embarque avec eux
autres ?... Nous arrivons au restaurant.
Finalement, ma fatigue et le brouillard qui enveloppe mon esprit
transforment cette « épreuve » en un assez agréable moment. Mais, il y a
quand même beauco up
de bruit pour moi, j’ai besoin d’aller prendre l’air.
Malheureusement,
la
météo n’est vraiment pas avec nous. Il fait un peu chaud pour les chiens,
mais surtout (et du coup),
il pleut et pas qu’un peu ! Ce n’est vraiment pas agréable. Heureusement, il y a un podium construit pour l’occasion où
nous pouvons nous abriter. [...] Je suis impressionnée par le nombre de
personnes venues assister au départ. Quand je vois tout ce monde, sous la
pluie, dans le froid, je commence à être fière de participer à cette
aventure. C’est un véritable événement ici et je réalise soudain l’impact
de cette expédition à Girardville.
Les chiens arrivent,
amenés par Caro et Fred. Que le spectacle commence ! Nous débarquons les
traîneaux. Fred prépare les lignes, pendant qu’avec Tony, nous
répartissons les charges entre les deux attelages. À côté, Janic et Caro
attachent les chiens au câble (tendu entre deux poteaux). Ça y est,
l’expédition commence à prendre de l’allure !
C’est l’heure de la
bénédiction par le curé du village (passé historique original en terme de
religion : le schisme de Girardville. Dans les années trente, cette
petite municipalité a été le lieu d’une rupture de l’union de l’Eglise
catholique, due à une divergence d’opinions concernant l’emplacement de la
nouvelle église. Actuellement, les deux communautés - les Catholiques et
les Evangélistes (protestants )
- cohabitent).
[...] Puis, nous
montons tous les cinq sur le podium pour la présentation de l’équipe,
effectuée par David. Tony, le musher de l’expédition, à l’origine du
projet ; les trois raquettistes : Eric, dit Tinours, Patrice et Yves ; et
ma pomme, la petite française. Un instant très sympa, plein d’humour, qui
finit de me réveiller.
Nous traversons la
« foule en délire ». Plein de gens me serrent la main, en me souhaitant
bon voyage. Finalement, serait-il facile de s’intégrer dans un
lointain village québécois ? En tout cas, dans ces circonstances là, oui !
[...] Les attelages
sont parés, je vais m’installer sur le frein de mon traîneau. J’enlève
l’ancre, et nous voilà partis sous la pluie battante. Quel instant
magique ! Je me retourne et vois la foule nous saluant. J’ai de la chaleur dans le cœur, je suis heureuse… Quel
bonheur d’être sur les patins à l’arrière du traîneau !... Nous nous
enfonçons dans un petit bois, en sachant qu’une très belle aventure vient
de commencer (j’arrive presque à faire abstraction de la pluie).
Malgré la trace du
skidoo dans la neige fraîche, Tony a de la misère avec son traîneau dans
les virages. Plusieurs fois, il est à la limite de se renverser. Voyant
cela de derrière, j’appréhende ces passages. Je fais contrepoids de tout
mon corps en appuyant bien fort sur le patin. Le traîneau chargé penche,
mais ça passe. Un moment dans un virage, il s’enfonce dans la neige.
C’était moins une que tout se renverse ! Je saute des patins pour
l’empêcher de basculer. C’est bon, il ne bouge plus, mais... tellement
plus que je n’arrive pas à le sortir d’un pouce. La seule solution,
pousser au maximum le traîneau et laisser les chiens développer toute leur
puissance. Mes six amis tirent, leur harnais marque leur beau pelage, et
petit à petit, le traîneau avance et finalement reprend sa route. Mon
Dieu, quelle force ! J’ai un immense respect pour ces beaux Malamutes, et
je sais qu’ils se donneront toujours à fond dans l’effort. Quelle
assurance pour l’expédition.
Puis, nous
rejoignons la rivière où trois girardvillois en motoneige nous attendent
pour faire la trace et choisir la meilleure trajectoire. Par endroit, la
rivière est déjà bien ouverte (nous voyons l’eau couler). Avec la pluie,
la neige est bien « lourde » et s’est transformée en « slush ».
Les conditions sont vraiment dures, et pour les chiens, et pour nous, les
hommes, qui devenons vite bien détrempés.
Tester ses limites,
effleurer le dépassement de soi… je ne pensais pas rencontrer tout cela
dès le premier jour, dès les premières heures de l’expédition ! Je suis
dedans, nous y sommes et nous y arriverons !
 
[...] Une partie
vraiment difficile s’annonce. Après un petit dévers, je vois les chiens de
Tony plonger littéralement dans la rivière ! Neuf chiens en train de
nager ! Quelle image impressionnante ! Tony, lui aussi, est dans l’eau en
train de pousser le traîneau. Je n’ai pas le temps de sortir la vidéo (ou
l’appareil photo). De toute façon, je regarde, j’analyse les gestes et la
trace pour ne pas faire d’erreur quand ça sera mon tour de passer. Les
chiens, eux aussi, regardent leur maître, certains jappant, « anxieux » de
voir Tony s’éloigner. Les deux pieds sur le frein, je demande à Eliote
d’attendre.
OK, je peux y aller…
Bien déterminés à rejoindre les autres, les chiens plongent à leur tour
dans l’eau mélangée de neige. Je n’arrête pas de les encourager. Ils
s’affolent un peu essayant de retrouver un sol plus dur. Je guide Eliote
(Aw ! A gauche !) pour rejoindre les traces du premier traîneau et leur
offrir une neige plus consistante. De nouveau, ils unissent leur effort et
sortent rapidement de ce mauvais passage. Pendant tout ce temps, j’avais
les jambes dans l’eau pour pousser le traîneau (comme une trottinette).
[...] Nous
continuons notre progression. Mes bottes se sont bien remplies d’eau. Ça
ne serait pas trop grave si je ne commençais pas à avoir froid aux
orteils. La pluie continue de tomber et nous sommes trempés de la tête aux
pieds. Je commence aussi à ressentir mon manque de sommeil, dans ces conditions, pas extrêmes, mais difficiles à
supporter. A peine partis et je me dis qu’il va falloir bientôt puiser
dans les réserves ! Dur, dur !
[...] David et Michel nous rejoignent au milieu de la rivière, pour
filmer et faire le point. Ils discutent pour savoir si nous nous arrêtons ou si
nous continuons encore un bout, tellement les conditions sont exécrables, tant
au niveau de l’état de la neige (et de la rivière) pour les chiens qu’au niveau
de la pluie pour les hommes. En plus, nous sommes partis de Girardville avec
quasiment deux heures de retard sur le planning, et vu notre vitesse de
progression, nous ne sommes pas rendus à l’auberge de Ticul (au Km 46). Tony
finalement aimerait pousser jusqu’au Km 25. Et nous voilà repartis !
La rivière est un peu
meilleure, mais pas pour longtemps ; de nouveau, ça se gâte. Les hommes en
motoneige essayent plusieurs chemins. Nous longeons le bord de la rivière, je
dois faire contrepoids sur un seul patin pour ne pas faire glisser et renverser
toutes nos affaires. Je force, j’appuie, mais le traîneau penche, penche et se
bloque. Tout en les aidant de mon mieux, je donne l'ordre aux chiens d'avancer.
Le traîneau bouge un peu, mais il glisse dans la pente. Je tire de toutes
mes forces, je sens les muscles de mes bras s’étendre, mais ce qui devait
arriver arriva… il se renverse. Tony, à une trentaine de mètres devant moi,
appelle ses chums en skidoo pour qu’ils viennent m’aider. Vraiment sympas, ils
s’y mettent à deux, et, associés à la force des chiens, nous réussissons à
replacer le traîneau sur ses patins. Quelle première journée, riche en émotions
et en efforts physiques !! Petite pause au bord d’une cascade glacée.

Et nous continuons de
slalomer sur la rivière en cherchant la meilleure neige pour les chiens.
Finalement, nous rejoignons le bord (gauche) et continuons notre
progression difficile. Nous sommes donc en dévers. J’ai l’impression de faire de
la planche à voile, mais sans harnais (penchée sur un patin tenant à bout de
bras le « volant » du traîneau). Je commence à ne plus avoir de bras, mais,
voyant les six chiens, eux aussi puiser dans leurs réserves, donnant tout ce
qu’ils ont dans leur harnais, je ne peux que les aider, tout faire pour que le
traîneau ne verse pas, et moi aussi, leur offrir tout ce qu’il reste dans mes
petits muscles. J’entends Tony parler à la radio (talkie-walkie) disant que nous
allons finalement nous arrêter au Km 15. Ça m’aide encore plus pour jeter mes
dernières forces dans la conduite du traîneau et pour entraîner mes fidèles
compagnons à quatre pattes. Je les admire, tellement fière de partager cette
belle aventure et ces difficultés avec eux. Je sens une complicité naître.
Eliote, mon chien de tête, se retourne, commençant à réagir à mes ordres. Quel
plaisir. |